Comment soumettre un être humain ?

Ce titre un peu provocateur vise à, pour une fois, focaliser l’attention sur l’agresseur plutôt que sur la victime. Car, prendre pouvoir sur un ou plusieurs êtres, c’est précisément la logique des agresseurs. Ce n’est pas un problème d’amour trop passionnel ou de perte de contrôle à cause de ci et ça. Pour l’agresseur, l’objectif est de soumettre un être humain, de le contrôler et d’exercer sur elle son pouvoir. Son foyer est son royaume.

Les agresseurs adoptent, dans leur vie sociale, un masque construit pour inspirer confiance, afin qu’ils puissent assouvir leur projet de violence sans éveiller de soupçons. Ils profitent du fait que, trop souvent encore, on adopte une démarche « behavioriste » en matière de crime, c’est-à-dire qu’on juge crédible ou non le fait qu’un individu ait commis un crime ou un délit en analysant son comportement social : « il ne peut pas être violeur, c’est un  équipier sympa », « j’ai du mal à croire qu’il ait fait ça, je connais mon fils ». C’est oublier que dans la vie, nous avons tous plusieurs visages. Et dans le cas des agresseurs de femmes, la co-existence de plusieurs identités est la norme. 100% des hommes qui agressent les femmes sont sympathiques envers leurs copains. Quand il s’agit d’un crime, puisque la violence sexiste est un crime, cela fait partie d’une stratégie. L’escroc adopte bien un masque sympathique pour inspirer confiance à ses proies.

Si en plus il y a le racisme qui entre en compte, le comportement social de l’homme ne sera d’aucune utilité pour évaluer ce qui se passe. Pendant l’esclavage aux Antilles, le maître de plantation était probablement un époux charmant et un père aimant. Ca ne l’empêchait pas de terroriser les hommes, les femmes et les enfants qu’il maintenait en esclavage. Les agresseurs continuent de bénéficier de cette mauvaise habitude que nous avons. Le sociopathe  cultive une image, modelée à partir des attentes sociales. Mais son vrai visage, c’est sa proie qui le connaît.

Prenons Bill Cosby : cet homme s’est construit un masque social impeccable. Pour toute une génération dont je suis, il a incarné le père parfait, souriant et juste. La réalité, à mille lieux de cela, est celle-ci : Bill Cosby est un criminel en série qui a sévi pendant des décennies, droguant des femmes – une trentaine au moins – pour pouvoir les agresser sexuellement et les violer.

La soumission d’une cible passe par plusieurs étapes, extrêmement bien décrites par thatdiabolicalfeminist (lien à la fin de l’article). Ces techniques ne sont pas spécifiques à la violence domestique, les organisations sectaires* et les ravisseurs d’otages utilisent également tout au partie de ces techniques de manipulation psychologique.

1 – éblouir la proie, en incarnant son rêve. Celle-ci séduite, était souvent indifférente à l’agresseur lors de la première rencontre. Ca passe par : la combler de cadeau, lui promettre une vie qui répond à toutes ses aspirations, la complimenter sans cesse, la qualifier d’amour de sa vie. Ce masque, l’agresseur l’adopte devant sa cible et devant les proches de celle-ci.

2 – briser l’estime de soi de la cible en la convaincant qu’elle mérite d’être traitée mal et que lui est généreux de l’aider à s’améliorer. Cela installe un système où l’abus est considéré normal et l’absence d’abus une manifestation de gentillesse. Dans ce système, la cible en vient à être reconnaissante de l’absence de cruauté et en vient à croire qu’une autre personne l’aurait traitée plus méchamment.

3 – isoler la victime en accaparant son temps et en la culpabilisant de le négliger chaque fois qu’elle a une activité centrée sur elle et son entourage. Il peut la convaincre que ses proches le détestent, pour progressivement la mettre devant ce choix : c’est moi ou eux. D’autres fois, cela consiste juste à agir avec son vrai visage à la maison et avec le masque social à l’extérieur, en installant peu à peu une omerta sur la réalité du foyer. Moins la cible peut parler de ce qui s’y passe, moins elle a de ressources pour analyser et décoder ce qui s’installe dans sa vie. Si elle conserve des soutiens à l’extérieur, l’agresseur dira que « cette personne essaie de nous séparer ». L’agresseur construit d’ailleurs le foyer comme un lieu à protéger (sic) et l’extérieur comme dangereux. C’est une des raisons pour lesquelles il est si compliqué pour ces femmes de demander de l’aide ou d’alerter sur leur situation : elles sont inconsciemment convaincues que la « chute » du foyer les affectera négativement. Il n’est pas rare de développer un syndrôme de stockholm dans cet environnement puisque, progressivement, la cible est dépersonnalisée, réduite à l’état d’objet : seul compte l’agresseur, ce qu’il veut, ce qu’il pense, ce qu’il décide.

4 – augmenter progressivement l’intensité et la fréquence des abus. Ce qui au départ consistait en quelques remarques devient une critique et une manipuation émotionnelle permanente. Si l’agresseur veut passer à la violence physique, c’est en général longtemps après avoir entamé cet abus émotionnel et cet isolement.  Les violences sexuelles interviennent généralement après l’abus émotionnel et avant les violences physiques. L’agresseur souffle le chaud et le froid, et intègre dans ce processus des marques d’affection et de gentillesse, pour convaincre la personne que la lune de miel est le socle et l’abus l’exception. Cela pour qu’elle ne se désinvestisse pas. C’est ici qu’il minimise les abus, en insistant bien sur le fait qu’ils sont de la responsabilité de la victime, qui l’a provoqué. Tout au long de cet étape, l’agresseur convainc sa cible que ce n’est pas de l’abus et que ça survient à cause d’elle. Comme la cible est isolée, elle n’a personne avec qui analyser ce qui se passe, pour voir les choses avec distance. Si elle dénonce la façon dont elle est traitée, l’agresseur la traite de folle, de menteuse, change ses mots. Elle peut, dans ce cas, s’en vouloir d’avoir vu le mal alors que son amoureux veut pour elle le meilleur.

Si jamais la cible en parle à des tiers, l’agresseur va détruire la crédibilité de la personne : elle est émotionnellement instable, menteuse. Il peut aller jusqu’à se faire passer pour la victime. Les proches sont alors tiraillés. Comme il a organisé le huis-clos, il n’y a pas de témoin. Lui, en tout cas, va mobiliser des appuis partout, qui pourront témoigner de son bon tempérament et de ses qualités humaines. Traits qui sont en réalité ceux de son masque social. C’est de cette manière que de nombreux agresseurs continuent d’être soutenus socialement, malgré des dénonciations de violence. Cela les aide à continuer de perpétrer leur violence.

Source : thatdiabolicalfeminist

 

 

« En Patriarchy, l’amour est un outil de soumission des femmes ». @feminicide

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