Le racisme domestique qu’est-ce que c’est ?

D’abord, il faut se mettre d’accord sur ce qu’est le racisme : c’est un système inégalitaire qui distribue le pouvoir aux individus en fonction de leur race, réelle ou supposée. Il se manifeste à plusieurs niveaux* :

  • structurel : ce sont toutes les manières qu’a une société de favoriser des groupes tout en discriminant d’autres. Cela est facilité par le fonctionnement général de l’ensemble des institutions, difficile à mettre en évidence et à remettre en cause.
  • institutionnel : ce sont les règlements, les procédures qui facilitent la vie aux uns et la rendent plus difficiles aux autres, de manière non intentionnelle.
  • individuel / interpersonnel : les insultes, les micro-agressions, les stéréotypes, les représentations négatives, les préjugés, les actes de haine, les insultes, les agressions.

Quand on n’est pas une femme blanche, le racisme va venir compliquer et aggraver la situation de violences domestiques. Pour cette raison, on peut parler de racisme domestique : la violences interpersonnelle sera facilitée par le racisme institutionnel et structurel.

Concrètement, la vie de cette femme aura moins de valeur aux yeux de la société parce qu’elle n’est pas blanche. Et elle subira les stéréotypes négatifs pesant sur sa race de la part des tous les acteurs avec lesquels elle sera en contact : travailleurs sociaux, policiers, membres d’associations d’aide aux victimes, représentants de justice, personnels éducatifs, etc.

Dans le cas d’un mariage endogame, elle pourra avoir des réticences à appeler à l’aide, de peur de l’utilisation raciste possible de sa réalité. Il suffit de regarder les best-sellers de librairie pour voir les violences faites aux femmes non-blanches exposées en spécifités culturelles : excision, mariage forcés. De « jamais sans ma fille » à « Siham brûlée vive », le racisme culturel fait vendre.

Elle pourra aussi préférer se taire parce que la violence institutionnelle peut se retourner contre elle et échouer à voir en elle une victime.

Sa capacité d’être une bonne mère sera toujours mise en doute (trop ceci, pas assez ça) par rapport à une mère blanche.

Le racisme domestique concerne les relations investies de manière biaisée par le racisme. Il ne coïncide pas forcément avec la division homme / femme. Une femme blanche peut menacer de dénoncer son amoureux sans-papiers à la préfecture s’il la quitte, ou manipuler les enfants pour obtenir des accusations fausses d’agressions sexuelles ciblant le père noir. C’est bien du racisme domestique puisque ça consiste à exploiter, individuellement, le racisme structurel à des fins coercitives.

Dans le cas (désormais banal) d’un mariage mixte, comme dans le cas de ma soeur, son mari bénéficiera des stéréotypes positifs pesant sur sa race. Lui, blanc, est perçu comme respectable, un bon père de famille. Elle, noire, est traitée avec beaucoup de suspicion par les institutions avec lesquelles elle est en contact. Ses interlocuteurs peinent à s’identifier à elle tandis qu’ils voient en son mari un pair, quelqu’un comme eux. Imagineons, alors, une décision concernant la garde des enfants si le père est blanc et la femme non-blanche.

Une femme non blanche sera aussi discriminée dans l’accès à toutes les ressources dont elle a besoin. Jugée avec plus de sévérité, sur des critères plus strictes, on lui accordera moins de circonstances atténuantes (demande de prêt, d’allocation, de logement, de travail, de place de crèche). Et s’il faut arbitrer entre plusieurs femmes à qui distribuer un logement / une allocation, la priorité ne sera pas donnée à une femme étrangère.

Le racisme domestique,  c’est ce qui est arrivé à Djeneba, paix à son âme. Au moment où elle rencontre son mari, elle est une femme installée, dans son pays, avec une très bonne situation sociale, du fait de son métier, vétérinaire. Convaincue par son amoureux de tout quitter pour venir en France, elle se retrouve progressivement traitée par lui comme une domestique. Ses proches expliquaient à la presse, après sa mort : «Lorsqu’elle a quitté le Mali pour suivre Jean-Paul, par amour, en 2008, ses parents s’y sont opposés. Elle était fonctionnaire d’État, avait de très bons revenus de vétérinaire et des biens. Elle a tout quitté par amour». Plus qualifiée que son mari, éleveur propriétaire d’une petite exploitation, elle a dû supporter le vieux cliché de la femme noire qui pigeonne un riche blanc. «C’était l’inverse. Elle n’avait pas besoin de lui, elle était appréciée et respectée au Mali. Ici, elle n’avait rien : plus sa famille, plus sa situation, plus ses revenus. Elle est devenue son esclave».

C’est la raison pour laquelle les agresseurs choisissent des femmes non-blanches. Les crimes commis à leur encontre sont moins punis, et quand ils le sont, ils le sont plus légèrement. Ce sont des cibles qui assurent l’impunité. Si, en plus d’être non-blanches, ces femmes sont en situation administrative précaire, elles font des cibles idéales car, pour elles, solliciter de l’aide équivaut à se mettre en danger.

Le dernier motif expliquant l’attrait de ces agresseurs pour les femmes non-blanches est culturel, historique. Les stéréotypes sur les femmes « exotiques » font de ceux qui arrivent à les dompter de quasi sur-hommes. La dimension interraciale décuple le plaisir de domination masculine. L’histoire de cette relation violente est ancienne et profondément ancrée dans l’histoire de France comme le montrent ces illustrations :

 

Ce pouvoir symbolique restaure leur ego atrophié : l’époux de Djeneba était un exploitant agricole très très très modeste, l’époux de ma soeur est un blanc analphabète originaire d’un milieu très très modeste. Tous deux sont moins qualifiés, moins argentés que les femmes qu’ils ont épousées.

Certains rétorqueront qu’on ne peut pas être raciste si on épouse une femme non-blanche. Je leur réponderai que chaque jour, des hommes qui méprisent les femmes épousent des femmes ou se mettent en ménage avec elles.

Pour qui, comme ces agresseurs, cherche à tirer du plaisir de la domination d’un être humain, la dimension raciste apporte une gratification supplémentaire.

Cette dimension raciste est rarement abordée dans la question des violences domestiques. Elle est pourtant centrale. Ces agresseurs méprisent leur proie parce qu’elle est une femme et parce qu’elle est non-blanche. La dynamique à l’oeuvre est spécifique. Et dans sa stratégie de survie, une femme non-blanche devra en tenir compte à chaque étape : il n’existe par conséquent pas un type de réponse valable pour toutes les femmes. C’est pourquoi il serait plus juste de parler de racisme domestique.

Pour quitter un conjoint violent, les femmes cibles du racisme domestique vont devoir mobiliser des forces gigantesques, dans un système qui leur est défavorable.

Quelques ressources sur ce sujet :

Why Black Women Struggle More With Domestic Violence par Feminista Jones

« Filles exotiques », l’hypersexualisation des femmes racisées : un enjeu postcolonial par Xuân Ducandas
The Intersection of Racism and Domestic Violence par Kayli Thompson

Source : Different kinds of racism

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